Georges Pompidou : Le désir et le destin PDF

Mme Simone Veil, ayant été élue par l’Académie française à la place laissée vacante par la mort de M. Depuis que vous m’georges Pompidou : Le désir et le destin PDF fait le très grand honneur de me convier à frapper à la porte de votre Compagnie, qui s’est ouverte aussitôt, la fierté que j’éprouve ne s’est pas départie de quelque perplexité. En effet, même si l’Académie française, dès sa naissance, a toujours diversifié son annuaire, jusqu’à, pensez donc, s’ouvrir à des femmes, elle demeure à mes yeux le temple de la langue française.


Qui était vraiment Georges Pompidou ? Directeur de cabinet, Premier ministre, il fut le collaborateur du général de Gaulle pendant plus de vingt ans, parfois son confident ou son émissaire personnel. Normalien, banquier, Pompidou était aussi un personnage romanesque. Son destin est celui d’un homme ambitieux, mais contrarié dans son désir. Lui, le non-résistant, ne fut jamais accepté par la «famille». Fut-il d’ailleurs gaulliste ? Ou ce qu’il est convenu d’appeler un homme politique ? Populaire, passionné de poésie et d’art moderne, mort avant d’avoir achevé son mandat, l’homme de l’industrialisation française et du nucléaire fut-il simplement l’héritier du Général, ou l’un des derniers humanistes passionnés par le service de l’Etat ? A travers des anecdotes et témoignages inédits, ce livre pose un nouveau regard sur Pompidou. II revient sur ses hésitations avant d’accepter Matignon, sur la prétendue «manifestation spontanée» du 30 mai 1968 et sur l’affaire Markovic, cette tentative d’assassinat politique dont il fut victime en 1968-1969, avant d’être élu président de la République.

Bergen-Belsen, quelques jours avant la libération du camp, c’est bien celle de mon père, déporté lui aussi et qui a disparu dans les pays Baltes, qui m’accompagne. J’évoquais à l’instant la naissance de l’Académie. Dans sa monumentale histoire de France, Jules Michelet la raconte ainsi : en 1636, une pièce de théâtre fait un triomphe à Paris. Rouen, un certain Pierre Corneille, elle ne chante pas, comme l’exigeait la tradition de l’époque, les amours contrariées d’un dieu et d’une princesse antiques. La pièce exalte deux sujets que Richelieu a interdits de séjour, l’Espagne et le duel. Au demeurant, si la première Académie est naturellement peuplée d’écrivains et de poètes, d’un historien évidemment, d’un grammairien, de scientifiques, elle s’enrichit aussi d’un militaire, d’un ambassadeur, de parlementaires, autrement dit d’hommes chargés d’administrer et de servir la chose publique.

En tout cas, au-delà même de la proximité, sur notre rive gauche de la Seine, du palais Mazarin et du palais Bourbon, l’Académie française est solidement marquée par un compagnonnage entre l’esprit des lettres et l’esprit des lois, qui cheminent en France bras dessus, bras dessous. L’univers parlementaire que je viens d’évoquer, Pierre Messmer l’a longuement fréquenté, comme ministre, comme député de la Moselle, bien avant de s’asseoir parmi vous, mais lorsqu’il aborda le débat politique, a fortiori le débat académique, il était déjà nanti d’un exceptionnel vécu des heures les plus sombres, mais aussi les plus glorieuses, de notre histoire contemporaine. Quittant sa terre après la défaite de 1870, le grand-père de Pierre Messmer s’était réfugié à Paris pour échapper à l’occupation prussienne. Son petit-fils, à travers une éducation rigoureuse, est formé par ses parents dans l’idée que, dans la vie, rien n’est acquis que par l’effort.

Après de solides études secondaires, avide de vastes horizons, il accède à ce qui était encore l’École coloniale. Il en sort à temps, en 1937, pour revêtir l’uniforme, qu’il ne quittera qu’en 1945. La suite de cette équipée est connue. Leur quête croise le destin d’un cargo italien, le Capo Olmo, saisi à Marseille le jour de l’entrée en guerre de l’Italie, avec son chargement d’aluminium et de farine et qu’un officier de la marine marchande, le commandant Vuillemin, a mission d’acheminer à Oran. Le 23 juin, le Capo Olmo prend la mer au milieu d’un convoi. Ce Parisien, d’origine alsacienne, est breton d’adoption.

Académie française, le nouvel élu prend place parmi vous, mais il accède aussi à une généalogie prestigieuse, formée de ceux qui l’ont précédé. Il y a un sentiment étrange, je l’avoue, à s’asseoir dans un fauteuil en percevant autour de soi la présence de mânes bienveillantes. Aucun de nos prédécesseurs ne ressemble à un autre. Chacun a eu ses mérites, en son temps.

Les deux derniers titulaires du 13e fauteuil appartenaient à l’ordre prestigieux de la Libération, et l’esprit de la France libre semble planer sur ce fauteuil. Pierre Messmer et Maurice Schumann furent de ces quelques hommes qui entendirent leur nom prononcé par le chef de la France libre, accompagné de cette phrase : Nous vous reconnaissons comme notre compagnon, pour la libération de la France, dans l’honneur et par la Victoire. En juillet 1940, le Capo Olmo est en Angleterre. Sa cargaison est vendue, apportant à la modeste France libre ses premiers revenus. Les héros de cette aventure sont présentés au général de Gaulle. Si Messmer et Simon ont entendu le 17 juin le maréchal Pétain, le 18 juin, sur leur moto, ils n’ont, je l’ai dit, entendu personne. L’entrevue entre le général de Gaulle et Pierre Messmer est brève, sobre.

Elle ne dure que quelques minutes. Commence pourtant ce jour-là un long compagnonnage, que les deux hommes ne soupçonnent pas. Londres, de Gaulle ne se perd pas en compliments : en le rejoignant, ces jeunes Français ont-ils fait autre chose que leur devoir ? Peut-être secrètement impressionné par leur épopée, il leur octroie néanmoins une faveur et propose à Messmer et Simon de choisir leur affectation. Je ne suis guère familière de ce monde. Mais au contact de Pierre Messmer, que vous avez provoqué en me désignant à sa succession, j’ai compris pourquoi cette troupe séduisait tant les écrivains.